Dans la solitude des champs de coton

Il me paraît d’emblée très réducteur de réduire la pièce de Bernard Marie Koltes à une hostilité et à une différence de nature entre deux protagonistes tel, un chien et un chat. L’hostilité me paraît très difficile à défendre pendant la durée de cette pièce. Je pense que cette pièce possède une vocation universelle et qu’elle comporte toutes les figures possibles d’une rencontre entre deux personnes. Et le mot qui revient le plus dans cette pièce c’est le mot «désir», et à ma connaissance il n’y pas de désir entre un chien et un chat.

Le client    –    

Le dealer   –   

Chacun entend parfaitement ce que l’autre dit ou veut dire et s’il n’y répond pas ce n’est pas parce qu’ils ne se comprennent pas, mais parce que chacun refuse de faire le cadeau de l’intelligibilité de sa pensée – ou de son désir. On ne se parlerait pas sur un plateau si le désir n’était à assouvir à travers l’autre qu’on désire, mais l’objet du désir doit passer par une transaction avec l’autre. La pièce a beaucoup à voir avec des situations érotisées. Ce n’en n’est probablement qu’un des sujets et il est central, parce que secret, caché, il conduit le dialogue impérieusement. Le Client se rapproche certainement plus avec la pensée de Koltes, beaucoup plus qu’avec celle du Dealer, les pensées du Client développent une pensée pessimiste.

On sait l’horreur qu’inspira à Koltes sa première vision de l’Afrique «dès sa descente d’avion» celle d’un cadavre flottant sur un fleuve; vision démultipliée, tout au long de la route qui le conduisit de chantier en chantier, par le spectacle répété de corps abandonnés dans des carcasses de voitures accidentées. C’est comme un charnier à ciel ouvert qu’il perçoit d’abord le continent africain. 

Koltès repart blessé de Lagos, avec de telles blessures dans le dos qu’il a du faire le voyage de retour debout dans l’avion la moitié du temps, et qu’il a été hospitalisé dix jours à son retour, dont plusieurs avec beaucoup de fièvre. Ces blessures infectées sont liées à un évènement survenu lors de son séjour à Lagos, à la fin de son voyage avant son retour à Paris. Évènement mystérieux, il décrira simplement à ses amis qu’il est tombé dans les «égouts» de Lagos.

De cette chute dans «les égouts de» Lagos, il dit encore que c’est une superbe métaphore. On comprend que cet épisode revêt à ses yeux la signification d’une immersion hyperbolique dans la violence de Lagos – comme si après avoir vécu un mois dans la «gated community», il avait décidé avant son retour dans un radical mouvement en sens contraire de «plonger» dans cette Afrique jusque-là tenue à distance. Son séjour en Afrique s’achève par cette expérience de violence et d’humiliation de souillure ; cette chute est quelque chose comme le partage d’une damnation, une fusion avec cet enfer qu’il a vu en Afrique. Cette fusion entre le blanc et le noir par le meurtre ou par le sexe, lieu de danger maximum est aussi une expérience de l’impureté, un thème qui est au coeur du théâtre de Koltès. La perte de l’innocence est centrale dans toute les pièces de Koltès et elle a toujours à voir avec le sexe.

Pour moi c’est la mort de Pier Paolo Pasolini sur la plage d’Ostie…

Encore un film d’amour, la supériorité des films de kung-fu, c’est que c’est eux qui parlent paradoxalement le mieux d’amour tandis que les films d’amour parlent « connement de l’amour, mais en plus, ne parlent pas du tout de kung-fu». Koltès

Une pièce sur le Regard,

Ce qui me répugne le plus au monde, dit le Client, c’est le regard de celui qui vous présume plein d’intentions illicites et familier d’en avoir, du seul poids sur moi, la virginité qui est en moi se sent soudain violée, chacun des personnages existe par le regard de l’autre, et est défini par l’image que l’autre lui renvoie. Ce que nous traduirons au plateau par la solution est chez l’autre.

De ce point de vue l’ouverture de la pièce est sidérante, ce n’est pas une exposition, car le Dealer ne s’y présente pas, il attaque directement en interprétant le comportement de l’autre.

Si vous marchez dehors à cette heure et en ce lieu, il met l’autre dans la position du Client et s’attribue la position du vendeur.

Il ne s’agit pas de jouer qu’on est rien – ce qui signifierait simplement ne rien jouer du tout – mais plutôt de jouer différents rôles en fonction de l’autre.

Je voudrais que l’on puisse faire le compte des points que les personnages gagnent ou perdent au fur et a mesure des arguments : à un moment c’est l’un qui mène et l’autre qui a pris le dessous, puis celui qui était en train de perdre reprend le dessus, à coups de vérités successives et toujours provisoires.

Pour moi c’est la mort de Pasolini sur cette plage d’Ostie.

Essayer de m’atteindre vous n’y arriverez pas…le sang nous unira c’est la seule union que nous aurons.

Le Client est très sûr, il est maître de lui parce que c’est un état qu’il a atteint.

Comment mettre en scène une pièce où le langage fonctionne si souvent comme un déni par rapport à la situation?

Tout ce qui est dit n’est pas à double sens, sinon on ne s’en sortirait pas. De temps en temps l’un des deux définit très exactement le comportement de l’autre: quand le Dealer dit: plus le vendeur est correct, plus l’acheteur est pervers; son désir inavoué est exalté par le refus. Cela correspond précisément aux réactions que vient d’avoir le Client.

En outre parmi les arguments qu’on réfute se trouvent les arguments qu’on ne réfute jamais, la peur par exemple n’est jamais niée. Le Client apporte un correctif en précisant simplement qu’elle est sûrement partagée.

Dans sa première réplique le Client nie tout, Ce que je désirerais, vous ne l’auriez certainement pas. Mon désir, s’il en est un, si je vous l’exprimais, brûlerait votre visage, derrière l’hypothèse, derrière le conditionnel, le Client fait l’aveu, pour qui veut bien l’entendre d’un désir immense.

Le vertige de la pièce 

Toute la complexité de la pièce vient du fait que chacun multiplie les hypothèses sur ce que veut l’autre, sur le rôle que joue l’autre.

Certaines répliques fonctionnent à double sens, elles peuvent signifier une chose et son contraire.

Le Dealer laisse entendre au Client (qui vient de nier tout désir illicite) qu’il pourrait peut-être s’énerver, il le menace de devenir violent et de ne plus maîtriser ses mots. Mais là encore la parole est ambiguë, car le Dealer par l’image qu’il utilise (l’étalon et la jument), évoque aussi une autre violence, celle du désir érotique, un désir tel que son aveu le désarçonnerait.

Car même si le Dealer n’arrête pas de demander quelque chose, c’est lui qui est en manque : au fond le vrai Client c’est le Dealer, ce qu’il s’empresse de nier en s’attribuant le rôle du vendeur.

Un constat impitoyable

Le Client vient de faire une tentative pour remettre les choses à plat : je ne veux, moi, ni vous insulter, ni vous plaire,…, je veux être zéro, et là brusquement arrive de la part du Dealer un constat irrémédiable, il est trop tard, il faut payer. Cela fait longtemps qu’il fait l’article, il y a une dette. Plus le temps passe et plus la logique de l’autre apparaît inacceptable. Cette «chose» que le Client veut et qu’il obtiendra finalement, est-ce la mort ? Ce que dit le Client c’est : si la mort doit venir, je ne m’y déroberai pas. … Il rendra coup pour coup.

Pier Paolo Pasolini et Bernard Marie Koltès fréquentaient ces lieux de dragues, terrifiants endroits, en Afrique, à Paris, que j’ai pu visiter.

Si on laisse de coté le fait que le Dealer est noir, il reste personnage qui revendique son appartenance à une sorte de descendance, à qui importe les souvenirs et la mémoire, face à un autre qui a coupé les ponts et fait la politique de la terre brulée. C’est cela qu’il faut jouer – ce qui implique chez le Client, une sorte d’innocence perdue, bouleversante. A l’intérieur du Client, on ne sait pas où, il y a un enfant perdu, comme il le dit lui-même, il a la sensation d’un désir qui s’est échappé brusquement de lui sans qu’il le veuille, un désir comme du sang à vos pieds a coulé hors de moi, un désir qu’il ne connaissait pas… C’est une situation nouvelle et troublante. Et il avoue cette souffrance d’avoir compris un désir qu’il ne soupçonnait pas et qui le terrasse.

Le refus du sentimentalisme et refus violent de cette sentimentalité

Chez le Client, il y a refus des sentiments, c’est pour lui de la monnaie de singe, comme si les sentiments échangés étaient trop «cheap». Que les échanges entre les êtres devaient appartenir à une espèce plus profonde et plus rare.

Des désirs j’en avais, ils sont tombés autour de nous, on les a piétinés… il vous aurait suffi de vous baisser pour en ramasser par poignées ; mais vous les avez laissé rouler dans le caniveau. 

Comme dans un rapport amoureux quelqu’un qui dit : tu as laissé passer l’occasion ; c’est une façon terrible de dire qu’elle ne se représentera jamais.

Melchior Delaunay d’après les interviews de Patrice Chéreau.

 

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